15 septembre 2007
Apparences
Photo: Michel Loup
Je cours.
Je ne vois rien du paysage de moins en moins familier qui file sous mes yeux aveuglés.
De rage, je martèle le sol de toutes mes forces. À chaque foulée, je frappe.
Ne plus penser.
Depuis des jours, des nuits, j’en ai abandonné le compte, je suis sur sa trace.
Je me rapproche davantage à chaque minute, à chaque heure. Je le sens.
Je reste cependant si impuissant : "Ce n’est qu’un animal, sa mort ne pourra rien changer du tout ! Sauf bien sûr, de nous donner l’absolue certitude que plus jamais il ne pourrait faire de mal à un autre être vivant".
Je manque de courage.
Puis j’ai devant les yeux, sans cesse désormais,
...le regard de ma mère.
Je suis né un soir, en plein cœur de l’hiver, dans un pays bordé de lacs et de montagnes. Un grand pays du nord. Je ne me suis jamais aventuré bien loin, jamais je n'ai passé les limites de la ville. Mes plus beaux voyages ou les plus mémorables sont ceux que j'ai faits lorsque j’étais jeunot.
Les chasses saisonnières quand oncle, frères et père, nous partions tous ensemble pour la grande aventure.
Que nous en revenions bredouilles ou conquérants, j’y ai appris la vie. Du moins, ce que j’en sais. J’y ai appris l’amitié, la vraie, loyale jusqu’à la mort.
Je crois que bien que je me suis perdu.
J’ai suivi la bête au cœur d’une forêt dense.
L’inconnu. J’ai peur, je crois.
La fatigue embrume mes yeux.
J’ai mal. Je ralentis le pas. NON !
J’ai le souffle court.
Je devrais arrêter un peu.
Me reposer. Dormir...
J’avance toujours; machinalement.
Je ne sais plus pourquoi je poursuis encore cet animal.
Vengeance. Justice.
Brume…
Marcher pour l’honneur ? L’honneur de mon père.
Je vénérais mon père, sa force tranquille avait guidé mes premiers pas que j’aurais tant voulu moins hésitants, pour qu'il soit fier. Il m’a tant enseigné: le bruit du vent qui siffle à vos oreilles, quand l’ivresse accélère la course. Il m’a appris l’odeur de la terre lorsqu’elle jouit d'une pluie nouvellement tombée, pénétrant ses entrailles. Il m’a appris aussi, primordiale, l’importance d’aimer, de respecter la mère, l’âge et l’autorité.
Mon père m’a donné, bien plus que la tendresse et la sécurité, c’est sa vie toute entière qu’il nous a consacré, à ma mère, ma sœur, mes frères et moi.
Souvent, je l’observais marcher sur la falaise. Il portait la tête haute de ceux qui n’ont rien à cacher ou à se reprocher. Il marchait d’un pas vif, le regard aiguisé. Songeur aussi, parfois, lorsqu’il réfléchissait sur les bonnes choses à faire pour plaire à son aimée : ma mère.
De toutes les qualités héritées de mon père, j'espérais avoir acquis ne serait-ce qu'une parcelle de l'infaillible instinct, légendaire, qui le caractérisait et qui faisait de lui le chef incontesté du conseil de famille.
Depuis des jours, je marche...
Il n’y a pas un seul des muscles de mon corps qui ne soit pas douleur.
Chaque pas est un supplice. Des taches... roses, sur la neige.
J’ai soif.
La brume devant mes yeux s’est un peu épaissi.
Je titube et je tombe…
…Le regard de ma mère.
Je devais bientôt quitter le doux nid familial et je n’avais pas encore osé lui en parler. Chaque fois que l’instant semblait bien s’y prêter, son regard soudain triste, comme si déjà elle savait ce que j’allais lui dire, me faisait renoncer et remettre à plus tard ce projet douloureux. Faire ma propre vie était un désir pourtant bien naturel et j'étais devenu quelque peu impatient, surtout depuis que j’avais rencontré Gabrielle. Les mères savent bien pressentir ces choses-là.
Puis mon père n’était plus revenu un soir de sa promenade et tous les projets d’avenir avaient beaucoup changé. Elle avait pleuré, longtemps, puis la vie avait repris son cours. Pour toujours désormais, je resterais près d'elle.
Ève était sans doute, d’entre toutes, la plus maternelle. Elle avait surveillé le moindre de nos gestes. Elle avait en mémoire la date de chaque pas, l’heure de chaque cri poussé par l’un ou l’autre de ses chers rejetons. Elle semblait capable d’aimer à l’infini. Rien, aucune incartade, erreur ou mauvais coup ne semblait ébranler sa patiente tendresse, elle savait toujours écouter, consoler, comprendre, encourager. Que j’aimais notre mère, elle savait bien s’y prendre pour soigner les blessures et pour "lécher les plaies". On pouvait toujours trouver auprès d’elle réconfort et soutien.
Je n’oublierai jamais ce regard, le dernier. Le désespoir, la tristesse de sentir la vie s’en aller sans pouvoir rien y faire, doucement… Quand je l’ai trouvée l'autre soir, agonisant...
La nuit est tombée sur la forêt maintenant devenue noire. J’ai dû perdre conscience pendant un certain temps.
La raison de ma quête me revient en mémoire comme un coup de tonnerre !
Je dois me relever et continuer encore. Trouver la bête immonde qui a commis ce crime. Retrouver l’animal qui a tué ma mère…
Dans le buisson, un bruit... Ça y est c'est lui, c'est l'animal ! Je le retrouve enfin. Je m'élance hardiment alors hors de ma cachette et... un bruit sourd, terrible !

L'homme sortit de la forêt où il avait laissé le loup atteint mortellement. Mutilé.
Il couru jusqu'au campement jubilant, brandissant en preuve, la queue encore sanglante qu'il venait de couper de l'animal "sauvage".
- "Ça y est, j'ai eu la bête ! Une balle en plein cœur ! Le troisième en six semaines, je suis sans contredit le plus grand chasseur de tous les environs. C'est toi qui paye la bière, j'en ai eu plus que toi et les tiens étaient plus petits, que des louveteaux. J'ai gagné le défi. Paye mon ami. Ha ! Ha ! "
Ramassant le campement, les deux hommes reprirent en plaisantant, leur chemin vers le tripot le plus près, histoire de fêter l'événement...
...
Douleur...
J'ai froid.
C'est ici que s'arrêtera ma course.
Tous ces efforts pour rien.
L'animal a gagné.
Sanguinaire jusqu'au bout, il m'a laissé mutilé, humilié...
La neige... rouge.
Noirceur. Immensité.
Et ce regard... Le dernier regard de ma mère...
Louve - Juin 2002
Partout en Amérique et en Europe, presque chaque jour, des loups sont massacrés inutilement.
En chasses organisées par les gouvernements ou tout simplement "pour le plaisir !!"
Si vous avez envie de faire quelque chose, cliquez sur l'image ci-haut.
Un site à voir: www.euroloup.com
18 juillet 2007
VI. Épilogue

Image: Charles Barre
Pour lire l'histoire à partir du début cliquez ici: L'elfe et la rose 1ère partie
L'Elfe et la Rose... Épilogue...
Quand la rose eût terminé de fabriquer ses épines, les elfes, un à un s’envolèrent vers d’autres fleurs, d’autres jardins. Puis un jour, la reine et son époux ne sont plus revenus danser au lever du soleil. C'est comme ça avec les elfes, ils vous emplissent les yeux et le coeur de leur magie et ensuite repartent vers d'autres cieux.
Ainsi tout était fini. Elle était partie... le jardin merveilleux s’était endormi. Au pied du vieux chêne, je pleurai. Longtemps.
Ce matin là, quand je traversai en sortant de la forêt, le petit sentier, j'entendis au loin mon Grand Duc me crier :
- Aime-toi, aide-toi, donne le temps au temps!... Aime-toi... Aide-toi...
Je me retournai pour lui faire un dernier signe de la main et ce que je vis me figea sur place, muette de stupeur, le coeur soudain déchiré. Il ne restait plus rien. Ni de la forêt enchantée, ni des elfes, ni du jardin… le bosquet et sa magie avaient disparus. Comme s'ils n'avaient jamais été là...
Je n'ai plus aujourd'hui que des souvenirs de la Reine des Elfes et de sa rose... Parfois lorsque je suis envahie par le doute et que je me demande si tout ça a bel et bien existé, un léger pincement à la poitrine m'apporte la réponse en me rappelant un certain jour, où une petite flèche ensorcelée m'a transpercé le coeur.
Fin.

V. La flèche

Partie V. La flèche
Lorsque je la vis, si triste, mon cœur se serra. Je ne savais que faire pour la consoler. Je me rappelai que j’avais pris avec moi le matin, une petite friandise en sucre, un minuscule petit cœur. Sans réfléchir, je me précipitai vers elle pour le lui donner. Je dû lui faire très peur. En une seconde, elle bondit sur ses pieds, prit son arc de son épaule et y plaça une flèche. Avant que je n’aie eu le temps de faire deux pas, j’étais déjà en joue. Je songeai qu’elle était bien courageuse et qu’elle méritait bien d’être la reine des Elfes. La seconde suivante, elle était suspendue en l’air tout près de mon nez.
- Arrête immédiatement !… N’avance pas plus loin,… sinon je devrai décocher ma flèche sur toi!… C’est la loi!
Elle avait voulu dire ça d’une façon forte et autoritaire, mais sa voix entrecoupée de sanglots n'avait fait que trahir sa peine encore plus. De courtes inspirations saccadées secouaient tout son petit corps, son visage tout mouillé de larmes me bouleversait. Loin de me faire peur, elle m’avait profondément émue.
- Quelle loi? Mais non … je t’en prie il ne faut pas avoir peur de moi, je ne te veux aucun mal petite Reine. Je voulais te donner ceci pour te consoler.
Je m’étais reculée d’un pas et j’avais placé la sucrerie sur une branche basse près de nous. Je m’assis sur le sol et je l’observai. Elle regardait le petit cœur vermeil saupoudré de sucre qui brillait sur la branche. Curieuse, elle s’en approcha, puis comme si elle avait décidé soudain de me faire confiance, elle rangea son arme, prit le bonbon, le déposa au cœur de sa rose et se rassoyant sur un des pétales de soie, posa sur moi son regard triste. Au bout d’un moment, je lui fis un sourire et lui dit doucement :
- Pourquoi pleure-tu ?
- Je pleure sur ma rose, c’est le temps des épines pour elle.
- Mais… le temps des épines? Et c’est pour ça que tu es si malheureuse?
L’incompréhension devait se refléter sur mes traits. Elle leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir. Sans le vouloir je l’avais visiblement agacée.
- Ah vraiment! Les êtres humains ne comprennent jamais rien !! Ne sais-tu pas que pour une rose, construire des épines est une tâche très éprouvante? Un travail pénible et exténuant? Ma pauvre rose a tant de peine à les fabriquer qu’elle se meurt de fatigue. Êtes-vous à ce point aveugles et insensibles pour ne pas le voir?
Mais non, c’était vrai. Nous n’en savions rien. Bien trop préoccupés par les choses "importantes" qui agitaient nos vies, il y a bien longtemps que nous ne savions plus regarder les roses.
En cet instant, j’avais honte d’être si désespérément … humaine.
- Alors c’est pour ça que tu voulais me tuer avec ta flèche? Tu avais peur pour ta rose?
Durant une trop brève seconde son visage s’éclaira, il me sembla même avoir vu l’esquisse d’un sourire. Enfin, les pleurs s’étaient arrêtés.
- Que dis-tu voyons! Mes flèches ouvrent les cœurs, les attendrissent et en nul cas elles ne sauraient blesser. Ah, ces humains !
- Pardonne mon ignorance, mais comment en ce cas peux-tu défendre ta rose?
Son sourire était revenu et je n’aurais pas su en dire la raison mais de la voir heureuse à nouveau me remplissait littéralement de joie. Soudain, il faisait très beau.
Gentiment, elle se mit à m’expliquer.
- La compassion, lorsqu’elle touche l’âme, est une arme bien plus efficace que le plus cruel des canons. L’amour quoi qu’on en dise, restera toujours plus puissant que le mal et que la haine. Ma flèche a pour effet de faire battre le cœur au diapason avec l’univers, en harmonie avec la nature et les choses invisibles. Impossible alors de cueillir les fleurs et encore moins les roses. Tu comprends maintenant?
- Je vois. Être en harmonie complète avec la nature et l’invisible. Elle me fait presque envie cette flèche. J'aimerais que tu ouvres aussi mon coeur.
- Il y a cependant quelques effets secondaires dont je dois te prévenir. Elle m’avait fixé longtemps de ses yeux sombres avant de rajouter:
- Ton cœur sera lié au mien pour toujours.
- Je n’ai pas peur, prépare ton arc.
- Tu es bien certaine que c’est ce que tu veux?
- Certaine.
- Mais quand j’aurai peur, tu trembleras.
- Je tremblerai.
- Et quand j’aurai mal, tu souffriras.
- Je souffrirai.
- Et quand je serai malheureuse, tu pleureras.
- Alors, je pleurerai.
- Mais pourquoi?
- Parce que quand tu riras, le son de ce rire me donnera envie de chanter. Et quand tu me feras un sourire, ce sera comme si le soleil tout à coup se mettait à briller plus fort. Et quand tu seras heureuse, la vie paraîtra plus belle.
---
Je n’avais presque rien senti, à peine une petite piqûre, une douce chaleur avait envahi ma poitrine. Ce fut comme si tout à coup, j’avais ouvert les yeux : Les couleurs étaient devenues plus vives, plus brillantes. Les bruits venaient à mes oreilles si clairs, je pouvais à présent entendre les petits elfes parler entre eux :
- Mais qui est-ce?
- Qui est-ce donc?
- C’est une humaine, une femme.
- C'est bien vrai? Vous en êtes sûrs?
- Qu’est-ce qu’ils sont grands!
- Est-ce qu’ils ont des ailes?
- ...
Je ressentais des émotions que je n'avais jamais ressenties avant, je voyais des couleurs que mes yeux ne reconnaissaient pas, j'entendais des sons nouveaux à mes oreilles. Je découvrais un monde que je n'avais encore jamais vu.
Un murmure incessant comme une musique emplissait l'air, c’était un son doux et langoureux, une mélodie berçante qui semblait arriver tout droit du paradis. Je m’aperçu que cette douce mélodie, en réalité, venait du jardin, c’était les fleurs qui chantaient sous le vent. Les oiseaux et les cigales gazouillaient. Une merveilleuse symphonie s’élevait du cœur de la forêt, ses harmoniques montaient vers le ciel en un chant magnifique, divin. Puis un cri étrangement familier au dessus de ma tête:
- Brou... ou... Bonjour à toi mon amie!… brou… Bonjour bonjour! … brou… Je suis là … broubrou… avec toi…
- Grand Duc! Tu parles?!
- Bien sûr… brou brou… Depuis toujours … brouuuu… Mais tes oreilles … étaient sourdes… tu ne pouvais m'entendre.
J’étais abasourdie. Tant de choses qui nous étaient inconnues, invisibles. Tant de beauté. Mon esprit s’ouvrait à l’univers, je comprenais tout, j’avais toutes les réponses. Je savais. Je savais également pourquoi j’étais arrivée là, chez la Reine des Elfes.
Depuis, j’étais revenu chaque jour lui apporter une friandise pour l’aider à supporter les peines de sa rose. Et chaque jour elle m’avait transmis un peu plus de sa magie. Lorsque je sortais de la forêt, ma vie s’en trouvait chaque fois transformée, améliorée. Quant aux elfes et à leur extraordinaire souveraine, ils apprenaient chaque jour un peu plus, du moins je m’y efforçais, que les humains après tout, n’étaient pas si mauvais… et que malgré les apparences, ils étaient capable d'aimer.
Ce soir en empruntant le sentier à la sortie du petit bosquet, je l’aperçu qui attendait. L'étranger. Il avait de grands yeux effrayés et regardait frénétiquement tout autour de lui. Il guettait nerveusement, comme je le fis moi-même il n’y a pas si longtemps. Je ne lui parlai pas. Je savais à présent qu’il faut laisser chacun découvrir en son temps, son propre chemin. Inconsciemment j’avais porté la main sur mon cœur là où la flèche magique avait si doucement frappé et en passant tout près de lui, je lui avais fait un léger signe de la tête. J'étais une passante semblable à toutes les autres passantes, rien de particulier, si ce n'est ce léger sourire... imperceptible.
Jamais plus, je ne cueillerais les roses.
À suivre... Partie VI. Épilogue
IV. La danse

Partie IV La danse
Au bout d’un moment, il me sembla que les fins pétales au cœur de la rose avaient bougé imperceptiblement, à peine un léger tremblement. Puis… il y eut comme une explosion d’étoiles, à la vitesse de l’éclair un trait de lumière brillant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel s’éleva comme une fusée vers le ciel. Très haut. De plus en plus haut. Et puis se sépara en deux pour retomber à la vitesse de l’éclair en virevoltant. Elle n’était pas seule. Elle avait un compagnon. Là, sous mes yeux, magnifiquement, divinement... ils dansaient. De leurs ailes s’échappait une fine poussière d’étoile de toutes les couleurs. Ils étaient superbes. Elle brillait de sa propre lumière, telle une étoile filante. Elle dessinait des arabesques, une farandole de couleurs dans le ciel, qui commençait à prendre ses teintes matinales. La poudre scintillante se déposait sur les pétales des fleurs en millions de perles de rosées au teintes pastelles. Son compagnon tournoyait autour d’elle tantôt légèrement, tantôt tellement vite qu’on ne pouvait voir de sa danse qu’un halo doré qui semblait l’entourer et bouger autour d’elle… Le spectacle était à couper le souffle. J’étais hypnotisée, envoûtée par la magnificence de leur ballet. Mon cœur, gonflé d’émotion, s’était sûrement arrêté de battre durant un instant. J’avais des larmes plein les yeux. Alors mon regard s’était porté sur le champs de fleurs…
Sur chacune d’elles était assis côte à côte, deux minuscules petits êtres. Il y en avait des centaines, tous semblables, à quelques différences près. Chacun portait la couleur de la fleur sur laquelle il était. Je me frottai les yeux comme pour m’assurer que ce que je voyais n’était pas un effet optique étrange causé par l’émotion qui embrouillait ma vue. Je contemplais la scène, estomaquée. Tous les yeux étaient tournés vers elle, vers eux. Comme moi, ils admiraient éblouis et en silence, le spectacle prodigieux qui se déroulait devant leur yeux. Je remarquai qu’ils n’avaient pas sur le dos, les mêmes petites ailes transparentes que mes merveilleux danseurs. Je compris que ces derniers devaient être en quelque sorte les monarques de ce petit monde féerique. Après tout, la rose n’était-elle pas la reine des fleurs?
Puis, mon regard s’était tourné vers le couple magique et tout le reste avait disparu. Je ne voyais plus qu’eux, leur danse extraordinaire qui avait atteint peu à peu, en tourbillons successifs, un rythme effréné, puis s’était tout à coup arrêtée net. Ils étaient à présent enlacés tendrement chacun perdu dans le regard de l’autre. Un lumière dorée qui semblait émaner d’eux les entourait. Ils brillaient. Le monde autour d’eux s’était arrêté. Pendant un court instant, même les oiseaux dans les arbres avaient cessé leur chant, même la brise du matin s’était retenue de souffler. Le silence de cet instant magique était absolu, l’émotion palpable. Leur amour, encore plus émouvant à voir que le plus grandiose des spectacles sublimait toutes choses tant il était pur, tant ils étaient beaux. J’avais la gorge serrée et les yeux brûlants de larmes et d’émotion. À regret, il se détacha lentement d’elle, lui donna un tendre baiser puis s’éloigna. Au bout d'un moment, il s’arrêta. Se retournant, il lui fit un petit signe de la main avant de disparaître dans l’horizon rosé. Elle lui répondit d’un baiser qu’elle lui souffla dans une envolée d’étoiles du creux de sa main.
Sans trop en comprendre exactement la raison, mon cœur était gonflé de joie, j’étais sous le charme d’un magnifique enchantement dont je ne voulais plus sortir. Bien différent du joug stérile que j’avais connu chez les licornes, ici, c’était comme si je touchais du doigt, le Paradis. Mon esprit au lieu de s’alourdir de sommeil devenait vif et curieux, je voulais tout voir, tout comprendre. Mes pensées débordaient de créativité. J’éprouvais le besoin de me surpasser. Je ressentais un rare bien-être, une sorte de béatitude. J’avais une foi nouvelle et inébranlable en la Vie. Une sensation que je n’avais jamais éprouvée avant.
J’en étais là de mes réflexions quand je la vis soudain, comme la veille, elle voletait à quelques centimètres de mon nez. Mais cette fois, elle ne souriait pas, elle fronçait ses petits sourcils et me regardait d’un air interrogateur. Je risquai quelques mots :
- Bonjour petite fée. Dites-moi, est-tu la reine des fleurs?
- Nous sommes des Elfes, avait-elle répondu de sa petite voix chantante, claire comme le cristal. Nous sommes les gardiens des fleurs. Le peuple des Elfes m’a choisie comme souveraine. Mon devoir est de veiller sur ma rose et de la protéger. Bonjour.
- Ah! Je vois. Mais tu la protèges contre quoi, au juste?
Comiquement, elle avait pris un air renfrogné, puis avait mis ses deux petits poings sur ses hanches pour rétorquer :
- Mais contre vous! Les humains! Vous êtes méchants.
- Mais non …
- Mais si, les humains sont méchants et maladroits !
Elle avait enlevé son arc de son épaule et j'eus une seconde d'appréhension.
- Mais pourquoi dis-tu ça petite Elfe?
- Mais parce qu’ils cueillent les roses, voyons!
Elle avait dit cette dernière phrase d’un air exaspéré, en haussant les épaules et en levant les yeux au ciel. Comme s’il était impensable de ne pas être au courant de ce simple état de choses. Je la trouvais adorable.
- Oui c’est vrai, lui répondis-je, les humains sont parfois bien maladroits et ils oublient les choses importantes. Tu as raison, petite Elfe, il ne faut pas cueillir les roses. Les roses sont faites pour être admirées et on doit respirer leur parfum sans chercher à se les approprier et sans vouloir les arracher de leur terre. Heureusement, les humains, à l'image des fleurs, ne sont pas tous les mêmes.
Elle me fixa un long moment, puis sans plus parler, me fit un bref sourire, remis son arc en bandoulière et s’en fut rapide comme l’éclair retrouver son abri, au cœur de la rose. Lorsque je tournai les yeux vers le champs, je vis que les petits êtres avaient déserté leurs fleurs. Tous, ils avaient disparus.
- « Brou… brou… » Fit le Grand Duc me rappelant que l’heure du départ avait sonné.
Je revins le lendemain et encore le jour d’après assister au spectacle. Le troisième jour, j’attendis longtemps que vienne l’éruption de lumière du cœur de la rose. Mais rien ne se passa. Je m'approchai un plus près et je la vis assise sur un des pétales de la fleur. Le visage enfoui dans ses petites mains, elle pleurait.
À suivre... Partie V. La flèche
III. Au coeur d'une rose

Partie III. Au cœur d’une rose
Il était très tard, sans doute. Je ne savais pas au juste combien de temps j’avais passé sous l’emprise des licornes mais je voyais à la position de la lune que la nuit était déjà bien avancée. Je marchais depuis un moment vers l’éclaircie aperçue plus tôt et plus je m’en approchais plus j’avais hâte d’y être. Pourtant bien qu’elle m’avait d’abord semblée tout près, elle était en réalité à bonne distance et après les efforts déployés pour venir à bout des licornes, j’étais épuisée. Peu à peu chaque pas était devenu un supplice tellement mes pieds et tous mes muscles étaient devenus douloureux. Mon ami emplumé m’accompagnait toujours. Il partait à tire d’aile loin devant pour revenir aussitôt vers moi, tournoyait un instant autour de ma tête puis repartait de plus belle. J’avançais péniblement.
-« Brou… brou… » son chant me rassurait et me donnait le courage de continuer. Finalement, je le vis se percher sur la plus grosse branche d’un chêne tout près de la petite clairière. Nous allions enfin pouvoir nous reposer.
Le jardin s’étendait, ondulant dans le vent, comme un océan au mille couleurs dans la lumière de l’aurore. Fabuleux. Spectaculaire. À perte de vue, se côtoyaient des fleurs de tous les types et de toutes les teintes, des lys immaculés aux dahlias cramoisis. Des petites jonquilles aux clochettes dorées, du muguet, des violettes, des orchidées orangées et du mimosa, il y avait même des sensitives, timides, dont les feuilles se refermaient chaque fois qu’elles étaient touchées soit par quelque insecte insouciant ou une brindille amenée là au gré de la brise. J’étais fascinée par toute cette splendeur. Les odeurs de toutes ces fleurs embaumaient l’air d’un suave parfum. Un peu à l’écart je remarquai solitaire, une rose. Au pied du grand chêne, je me laissai glisser. Installée confortablement entre deux énormes racines, à bout de forces, je me laissai emporter par le sommeil.
« Woosh!… woosh! » Je les entendais murmurer à chaque ondulation dans le vent… à chaque vague leur chant me berçait:
« Woosh! Woosh! … Tu peux dormir … Woosh! … Tout va bien! … Woosh!
Tout d’abord, je n’avais fait que sentir sa présence. J’avais ouvert les yeux avec la sensation très forte d’être observée. Un imperceptible bruissement m’avait fait lever légèrement les yeux et je l’avais aperçue pour la première fois. À quelques centimètre au dessus de ma tête, pas plus grosse qu’une libellule, elle semblait suspendue dans l’air. Un petit bout de femme d’à peine 3cm, 4 tout au plus. Dans son dos, on remarquait à peine les petites ailes translucides et sur son épaule, le petit arc microscopique qu’elle portait en bandoulière. Elle était vêtu d’une robe légère aux teintes verdoyantes qu’on eût dit fabriquée d’un velours très fin, taillée à même les pétales d’une fleur. Sur sa tête une minuscule couronne de roses.
Elle m’observait d’un air grave avec un mélange de crainte et de curiosité, s’approchant tout près pour aussitôt s’éloigner à la vitesse de l’éclair. Elle voletait autour de moi tantôt à droite, tantôt à gauche. À chacun de ses déplacement une minuscule poudre d’étoiles brillant de toutes les couleurs s’échappait de ses ailes, laissant une traînée lumineuse sur son passage. Elle était d’une beauté éblouissante. J’étais absolument fascinée. Je ne pouvais en détacher mon regard. Au bout d’un moment, elle s’arrêta net, à quelques centimètres du bout de mon nez. Elle avait sans doute dû remarquer mon air totalement abasourdi. Je vis un bref instant son petit visage s’éclairer et j’entendis le son cristallin de son rire juste avant qu’elle ne s’envole à toute allure vers le cœur de la rose où elle s’engouffra et disparut. J’attendis longtemps son retour. En vain.
« Brou… brou… brou… brou… » Mon bon vieux Duc s’ébroua quelque part au dessus de ma tête et m’arracha à ma rêverie. Je songeai qu’il faudrait que je retourne bientôt chez-moi… comme s’il avait entendu mes pensées, le grand hibou s’envola de la branche où il s’était posé dans la direction d’où nous étions venus. Tout naturellement, je le suivis.
Je me sentais en pleine forme. Ce sommeil bien que bref m’avait revigorée complètement et je me préparai à reprendre le long chemin du retour. Je me demandais comment je justifierais auprès de mes patrons, un retard prolongé voire même une absence du bureau pour la journée, lorsque j’aperçus dans la broussaille tout près de moi, la piste familière que je reconnus tout de suite. Mais?!! Comment cela se pouvait-il? Je n’avais marché que quelques pas. Pas plus de 2 minutes!! Décidément cette forêt n’arrêtait plus de me surprendre. Je regagnai rapidement le sentier qui apparut fidèlement sous mes pas et je me retrouvai rapidement à la sortie du bosquet, puis 5 minutes plus tard, à quelques pas de chez-moi. En consultant ma montre je me rendis compte avec soulagement que j’avais suffisamment de temps pour aller changer de vêtements, me préparer et quand même arriver à l’heure au travail.
Sur le chemin en m’y rendant je me sentais légère, heureuse. Je songeai que ma vie avait été bien triste jusque là. Sans magie. À certain moment, sans vraiment m’en apercevoir, j’avais du égarer quelque part, mon cœur d’enfant.
Toute la journée, je pensai à la forêt enchantée et à cette rencontre merveilleuse que j’y avais faite. Bien sur, comme tout le monde j’avais entendu et lu des contes qui parlaient de fées, d’elfes et d’autres personnages surnaturels. Mais bien que les histoires à leur sujet m’avaient toujours émerveillée depuis l’enfance, je n’y avais jamais cru vraiment. Jamais je n’aurais pensé que je puisse en voir une un jour. Mais?! Et si tout ça existait vraiment?
Si c’était vrai?…
Je devais y retourner encore, ne serait-ce que pour vérifier que j’avais bel et bien vécu toutes ces choses que je n’avais pas rêvé. Tout ça était tellement extraordinaire. Je me gardai bien d’en parler à qui que ce soit, de peur qu’on ne me croit un peu dérangée. Je décidai que dès le lendemain matin avant l’aurore, je me rendrais encore une fois près du grand chêne avec l’espoir de la revoir. J’attendis ce moment avec impatience tout le reste de la journée et une partie de la nuit... Puis enfin, un peu avant le lever du soleil, je me retrouvai à l’entrée du petit bois, sur le sentier d’où je disparus dès que j’eus vérifié que personne ne m’avais remarquée.
Comme la veille, je découvris que je n’avais plus besoin de faire le détour par le lac aux licornes. Je n’avais eu qu’à penser à la clairière fleurie pour l’apercevoir tout près, dès mon entrée dans la forêt. Cette fois, je ne m’en étonnai pas. Au contraire, je trouvai cet état de chose tout « naturel ».
« Brou… brou… » me salua Grand Duc, sur sa branche… je fus rassurée de le trouver là, fidèle. Je vins m’asseoir au pied du chêne géant, pendant de longues minutes, j’attendis en silence...
À suivre... Partie IV. La danse
17 juillet 2007
II. Le piège

Partie II. Le piège
Même si j’avais rassemblé tout mon courage avant d’entrer de nouveau dans le bosquet, je ne pouvais réprimer une certaine inquiétude. J’observai attentivement tout ce qui m’entourait. Tout avait l’air si parfaitement normal, rien ne laissait deviner du mystère, de la magie qui se dissimulait sous les apparences de ce bocage anodin. On aurait pu le traverser des centaines de fois sans avoir la moindre idée de se qui s’y cachait. Non sans appréhension, je posai un pied hors du sentier balisé…
… Rien.
J’avais tout à coup envie d’oublier tout cette histoire ridicule, de prendre mes jambes à mon cou et de rentrer vite chez-moi. D’ailleurs ne devrais-je pas y être depuis longtemps déjà? J’avais le cœur qui battait à tout rompre, je marquai un temps d’arrêt et pris une profonde inspiration. J’essayais de retrouver un peu d’assurance malgré mon estomac qui se serrait:
« Allons! Allons! Calme-toi ma vieille, il est trop tard à présent pour reculer. Tu ne vas pas abandonner maintenant tout de même! Un peu de courage! »
Je retins mon souffle. Aussitôt que je soulevai l’autre pied, tout bascula: La forêt était là, immense, vivante. Ça n’avait duré qu’une petite seconde puisque instinctivement, j’avais vite reposé le pied sur le sentier. Je constatai avec un profond soulagement, que la magie avait opéré de nouveau. L’enchantement avait disparu et je pouvais voir la sortie tout près, à quelques pas, et au delà, les lumières de la ville. Je ne comptai pas le nombre de fois où je recommençai ce manège. J’imaginais la stupéfaction qu’aurais pu avoir un éventuel passant à me voir ainsi tour à tour disparaître soudain sous ses yeux pour ré-apparaître aussitôt. Au bout d’un moment, me sentant suffisamment rassurée, je risquai quelques pas plus avant dans cette extraordinaire forêt. Je me sentais remplie d’une douce allégresse, j’éprouvais une grande fierté d’avoir réussi à vaincre ma peur et c’était comme si j’en étais récompensée par toute cette splendeur qui illuminait mon regard. Les parfums, les couleurs, les bruits tout était bien réel.
Un couple de lièvres disparut dans un froissement au cœur d’un taillis. Je décidai d’aller voir de plus près, comme je m’en approchais, je remarquai derrière celui-ci en contrebas, au fond d’une vallée, un ravissant petit lac qui étincelait de milles feux sous les rayons de la pleine lune d’automne, une petite chute que les rochers divisaient en milles cascades venait y mourir en remous tourbillonnants. Un groupe de chevaux sauvages s’était arrêté sur ses berges pour s’y abreuver. Comme je me préparais à m’en approcher discrètement, mon attention fut attiré par un grand bruissement d’ailes sur ma gauche. Sur une grosse branche tout près de moi, un grand oiseau venait de se poser.
C’était un superbe hibou Grand Duc qui me fixait de ses grands yeux orangés. Malgré sa taille imposante et son air plutôt sévère, curieusement, il ne m’effrayait pas. Au contraire, je ressentais en sa présence un fort sentiment de sécurité, comme s’il veillait sur moi. Je le regardai dans les yeux et je fus surprise par l’impression de sérénité, de profonde sagesse qui se dégageait de lui. Je lui fis un grand sourire et il me répondit, me sembla-t-il, en secouant sa grosse tête.
« Brouuu…. Ouuuu »
« Vous êtes bien joli cher Monsieur le Duc, permettez-moi de vous saluer » lui adressai-je en riant.
« Ou ouu ouu »
J’eus le sentiment très net pendant une seconde qu’il m’avait rendu mon salut avant de s’envoler en direction de la vallée, comme s’il eût su que je me dirigeais dans cette direction. Instinctivement, je le suivis. Je m’aperçus en effet assez vite qu’il me dirigeait en quelque sorte à travers la végétation parfois très dense. En le suivant je me retrouvais infailliblement dans la voie la plus praticable. Sa présence me rassurait, car même si je m’étais efforcée de me remémorer exactement le chemin que j’avais pris pour me rendre jusque là, je dois avouer qu’après les nombreux tours et détours que j’avais dû prendre pour contourner les obstacles, j’étais un peu confuse quant à l’endroit où se trouvait maintenant la sortie. Curieusement je savais déjà qu’il m’y emmènerait le moment venu.
J’arrivai ainsi tout près des rives du petit bassin et je restai clouée sur place d’étonnement. Je m’aperçus en m’approchant que les chevaux, du moins ce que j’avais d’abord pris pour des chevaux, avaient au front une longue corne torsadée, aux reflets nacrés. Des licornes! Tout un troupeau de licornes qui se prélassaient au bord de l’eau. C’était vraiment des bêtes splendides, immaculées, il y en avait huit tout aussi belles les unes que les autres. Je restai un peu en retrait pour les observer. Leur cornes étaient bien connues pour être redoutables et meurtrières. Aussi belles fussent-elles, elles n’avaient pas la réputation d’être très dociles. On dit que nul n’est jamais parvenu à capturer une licorne sans le payer de sa vie et que seule la présence d’une jeune vierge, pouvait adoucir son caractère belliqueux. Symboles par excellence de pureté, elles étaient d’une blancheur absolue et sous les rayons de la lune, leurs silhouettes semblaient irradier un halo argenté. Bien qu’elles fussent de petite taille, je pouvais constater la puissance de leur musculature, saillante sous leur peau claire. Tout ça ne me disait rien qui vaille.
Le Grand Duc, quant à lui était allé se percher sur un grand bouleau blanc de l’autre côté du troupeau et me regardait d’un air entendu, comme s’il m’invitait à le rejoindre. Traverser à pied et sans arme un troupeau de licorne?! Autant signer tout de suite mon arrêt de mort! Tout à coup, le vent avait dû changer de direction, l’une des licornes, la plus grande, releva la tête en humant l’air puis se retournant, m’aperçut, tapie derrière mon fourré. D’un pas accéléré, elle se dirigea immédiatement vers moi, suivie du reste du troupeau. J’étais littéralement pétrifiée. J’allais mourir d’une seconde à l’autre, encornée à mort par l’une de ces bêtes, dans cet endroit inconnu du monde, sans que personne ne puisse rien pour moi. D’instinct, je me recroquevillai sur moi-même, les bras autour de la tête et j'attendis tremblante que vint le premier coup…
Un frémissement tout près de ma joue, l’effleurement léger d’un mufle humide me décida à relever la tête. Je croisai immédiatement les yeux vert-émeraude immenses qui me regardaient gravement. Les huit petites licornes m’entouraient et elles commencèrent à me pousser doucement vers le bord du bassin, vers l’endroit d’où elles étaient venues. Je me laissai faire, d’ailleurs, j’aurais été bien mal avisée d’essayer de m’y opposer. Une fois arrivée tout près de l’arbre où était perché mon hibou, elles se couchèrent sur le sol en formant un cercle autour de moi et semblèrent s’endormir aussitôt. Je m’assis au milieu d’elles et je restai là, en silence. Pendant ce qu’il me sembla être un long moment, je me laissai bercer par le son apaisant de leur respirations régulières et par le bouillonnement de la chute tout près. Je me sentais délicieusement bien et j’éprouvais une irrésistible envie de dormir…
Mais pourquoi ce hibou n’arrête-t-il pas de voleter ainsi autour de ma tête en criant?! C’est assommant à la fin!!
« Ou ou ou ou ou …»
« Ah! mais tais-toi donc espèce d’oiseau de malheur!! Comment veux-tu que je puisse dormir si tu hurles ainsi sans arrêt?»
… !!
Dormir? Non … non il ne fallait pas dormir… pas ici, pas maintenant. Je luttai contre le sommeil…
Je réalisai que je n’étais plus dans mon état normal, j’étais ensorcelée par je ne sais quelle transe hypnotique et je devais impérativement m’en sortir ou je mourrais ici à plus ou moins brève échéance. Il fallait me secouer. Derrière moi je pouvais voir le chemin par lequel j'étais arrivée, j’en fut un peu réconfortée. Quelques mètres plus loin mes yeux furent attirées par une sorte de clairière bordée d’une rangée de grands chênes et un champ aux vives couleurs. Des fleurs. C’est là que je devais aller. Étrangement, j’en eût la certitude. Il fallait absolument que j’aille respirer ces fleurs. D’un bond, je fus sur mes pieds, mais au même moment une licorne se leva m’empêchant d’aller plus loin en me regardant d’un air courroucé. Je tentai de la contourner mais quelle que soit la direction que je voulais prendre pour sortir du cercle des licornes, chaque fois, l’une d’elles se levait pour me barrer la route. Je devais me rendre à l’évidence, j’étais leur prisonnière.
L'idée d'être ainsi retenue contre mon gré me mit soudainement en colère. Oubliant toute crainte, je saisis à pleines mains la corne de la bête la plus proche. Je tirai de toutes mes forces, l'arrachant du front de l'animal. C’est alors qu’un phénomène étrange se produisit: perdant toute substance, la licorne se liquéfia sous mes yeux pour se transformer en un petit ruisseau d’eau claire qui alla se jeter aussitôt dans l’eau du lac. Je recommençai encore et encore. Je ne m’arrêtai que lorsque je fus seule sur les berges. À mes pieds, huit cornes noires.
Tout ceci n'avait donc été en réalité qu'une illusion, un sortilège maléfique pour me prendre au piège, me retenir enfermée ici. Je frissonnai, il s'en était fallu de très peu. J'éprouvais une irrésistible envie de m'éloigner très vite de cet endroit.
Le Grand Duc s’était tu, il était retourné se percher sur sa branche de bouleau et me regardait d’un air satisfait… Puis il prit son envol et je ne retins pas un grand soupir de soulagement en reprenant mon chemin, à sa suite, en direction de la clairière fleurie...
À suivre… Partie III. Au coeur d'une rose
16 juillet 2007
L'Elfe et la rose
Image: Digital blasphemy.com
Partie I. La forêt enchantée
Il était une fois. Puisque c’est ainsi que doivent commencer certaines histoires...
Le soleil tardait à se lever et l’aube s’étirait encore, colorant l’horizon de rose et de lilas. La journée s’annonçait belle et chaude. La rosée du matin commençait à peine à s’élever et flottait doucement près du sol, formant un nuage de vapeur diaphane. J’avançais lentement, en proie à une étrange émotion, à pas légers, m’efforçant de ne rien perturber de cette étrange beauté tout autour de moi. Je ressentais un sentiment d’immense respect, solennel, comme ceux qu’on ressent parfois dans les églises. La forêt s’éveillait doucement, majestueuse.
Les oiseaux avaient commencé à entonner les premières notes de leur concert matinal. Un bruissement dans le feuillage, un craquement derrière un buisson, un mouvement dans l’herbe, autant de preuves que la vie grouillait tout autour de moi. Les odeurs des fleurs et des fruits sauvages embaumaient l’air. Ce parfum délicat m’était depuis devenu familier. Je sentais la fraîcheur de la terre sous mes pieds, je pouvais admirer de mes yeux les arbres immenses. J’entendais tous ces bruits, je sentais le vent sur ma peau, en fait tout autour de moi m’était devenu non seulement habituel, rassurant, mais nécessaire aussi comme une douce obsession. Un besoin irrépressible qui me faisait revenir jour après jour, toujours avec la même ferveur m’asseoir au pied du grand chêne, et durant des heures, l’attendre…
Tout avait commencé il y a quelques mois, quelques jours, quelques heures, je ne sais plus très bien. Le temps a parfois ses propres règles. J’avais été retenue très tard au bureau. Comme j’habitais tout près, une fois le travail terminé, je rentrais chez moi à pied. Je marchais lentement, préoccupée par les affaires de la journée si bien que sans m’en apercevoir vraiment, je m’étais éloignée un peu du trajet que j’empruntais habituellement. C’est ainsi que j’arrivai à proximité d’un petit bois. En fait, ce n’était qu’un minuscule espace boisé près d’un parc, traversé d’un bout à l’autre par un petit sentier bordé de hautes herbes et de quelques arbustes. Une trentaine d’arbres épars, tout au plus 50 mètres de long par autant de large. Un bien joli petit bosquet. Je trouvai étrange de ne l’avoir jamais remarqué auparavant.
Sans doute la curiosité, mais en dépit du fait que je m’éloignais de chez-moi et qu’ainsi je perdais un temps précieux d’un sommeil ô combien nécessaire, malgré la fatigue je m’engageai sur le petit chemin…
C’était une nuit magnifique, plus j’avançais dans le sous bois et plus je me sentais gagnée par un sentiment de douce euphorie. J’avais tout à coup oublié toute fatigue, je me sentais bien. Je trouvai le paysage d’une infinie beauté sous les rayons argentés de la lune. Soudain, la stupeur me cloua sur place. Une biche venait de traverser le sentier devant mes yeux et de s’enfuir en courant derrière un bouquet de grands chênes. Une biche?! Ici?! Un bouquet de grands chênes?! Mais ce n’était qu’un minuscule petit bois de rien du tout!!!
Je regardai autour de moi, ébahie. Je fermai les yeux. Je me dis que j’avais probablement une illusion passagère, due sans doute à la fatigue et que quand j’allais les ouvrir de nouveau, tout serait redevenu normal. J’osai un regard mais rien n’avais changé, j’avais beau me frotter les yeux, me pincer, je ne voulais pas croire ce que mes yeux voyaient: Je me trouvais au milieu d’une immense, d’une luxuriante forêt. J’étais entourée par des centaines d’arbres de toutes les espèces dont certains, gigantesques, frôlaient le ciel de leur cimes. Une abondante végétation recouvrait le sol et embaumait l’air du soir, le petit sentier avait presque complètement disparu dans la broussaille. Le cri d’un hibou sans doute perché sur les branches hautes au dessus de ma tête me fit sursauter. Un bruissement d’ailes tout près. Il fallait bien que je me rende à l’évidence, ou bien j’étais victime d’une formidable hallucination ou bien je me tenais au beau milieu d’une forêt… enchantée.
Une forêt enchantée?! Qu’est-ce que je raconte?! Mais… ressaisis-toi ma vieille! Les forêts enchantées, ça n’existe pas!
Je fus soudain saisie de terreur. Mon cœur martelait ma poitrine. Et si je demeurais prisonnière? Mon Dieu! Et si je ne retrouvais plus la sortie?! Par réflexe, je me précipitai vers le sentier que j’avais de toute évidence quitté auparavant sans m’en rendre compte. Il n’était plus à présent qu’une espèce de trace battue, à peine visible dans les hautes herbes. Je fus à demi soulagée quand en y posant le pied, le sentier « original » redevint visible ainsi que la sortie vers laquelle je me précipitai en courant. Ce n’est que lorsque j’eus atteint la sortie que je m’arrêtai enfin, haletante. J’étais de nouveau chez moi, en ville près du parc et le bosquet avait repris sa taille originale. Je tentai de retrouver mon aplomb en même temps que mon souffle et je me mis à observer les passants autour de moi. Personne ne semblait m’avoir remarquée, les rares piétons étaient pressés de rejoindre leur destinations, sans doute à cause de l’heure tardive. Aucun d’eux ne s’engageait sur le petit sentier, ils passaient à côté sans y faire attention, on eût presque dit, sans le voir. Puis finalement quelqu’un apparut à la sortie du bois, je le regardai attentivement. C’était un homme de taille moyenne à l’allure assez sobre, à peu près mon âge, il n’affichait pas de frayeur ou d’émotion particulière. Arrivé à ma hauteur, il avait porté machinalement la main à sa poitrine, m’avait fait un bref signe de tête en signe de salutation, puis avait continué son chemin sans s’arrêter. Il ressemblait à tous les autres passants, rien de particulier, si ce n’est un léger sourire, imperceptible.
Je restai plantée là un moment à me demander si ce que je venais de vivre était bien réel, me questionnant sur l’état de ma santé mentale. Puis à la fin, j’en arrivai à la conclusion qu’il n’y avait rien d’autre à faire, il fallait que j’en aie le cœur net. Je devais y retourner et je devais le faire tout de suite. C’était plus fort que moi. Je fis demi-tour …
À suivre... Partie II. Le piège
01 mars 2007
Écrire

Image: Schuiten©Casterman
Écrire c’est tellement plus qu’aligner des mots.
Écrire ça coule dans les veines.
Le besoin d’écrire. Ça vous prend aux tripes et ça vous oppresse jusqu’à vous en faire mal, à vous donner l’impression d’être sur le point d’exploser. Quand on a besoin de tout laisser sortir, là tout de suite, comme pour enlever un poids de sa poitrine . Quand on n’arrive plus à contenir sa colère ou sa peine. Quand on n’arrive plus à taire sa peur. Quand on n’en peut plus et qu’il faut à tout prix en parler à Quelqu’un.
Et coule l’encre sur le papier, comme le sang de la blessure.
Écrire ça se respire.
C’est aussi parfois, cette histoire qui vous tourne dans la tête, depuis des jours, depuis des semaines. C’est ce personnage profilé au détour d’une vision, qui vous transporte dans un monde où plus rien d’autre n’a d’importance, où plus rien n’existe que vous et lui. C’est s’évader du réel pour voyager en plein cœur de vos rêves. C’est cette histoire que vous vous devez d’écrire, parce qu’elle doit l’être. Simplement.
Écrire, c’est écouter parler son âme.
14 avril 2006
Tambours

C'est la médecine la plus simple et profonde de nos nations, le battement du coeur sacré de la Terre-Mère. La pulsation stable et simple du tambour élève la conscience et les sentiments bénéfiques. Le tambour installe la fondation, l'espace sacré pour les réunions et les rassemblements. Il renforce le champ d'énergie autour du corps physique en nous emplissant de la force de vie. Il aura aussi les mêmes effets bénéfiques sur la nature et la Terre-Mère.
Extrait: Art Huron International
www.arthuronintl.com
Tambours
(Louve, Mars 2006)

Image: Todays cacher.com
Depuis un moment déjà, les tambours résonnaient.
Le feu crépitait au centre de la tente. Bien qu’à l’extérieur le soleil brillait haut dans le ciel, ici dans la pénombre, sous la lumière vacillante des flammes, le temps semblait suspendu. Parmi la dizaine de participants à la cérémonie, aucun n’aurait su dire l’heure qu’il était en ce moment. Quelle importance? Était-ce le jour ou la nuit? Faisait-il chaud ou froid? Plus rien n’importait à présent que les ombres qui dansaient sur les murs de toile épaisse, que l’odeur de l’encens qui brûlait. Plus rien que le prochain coup qui viendrait directement pénétrer la poitrine pour irradier au plus profond du coeur et traverser le corps jusqu’aux entrailles.
Imperceptiblement, le rythme s’était accéléré. Tout en cet instant, vibrait à l’unisson. Les cœurs et les tambours se fondaient, devenaient un seul et même battement. La nature, les éléments, les animaux et les hommes tout l’Univers s’accordait au même rythme. D’un même mouvement instinctif les corps se balançaient doucement, en cadence.
La vibration commençait tout doucement au creux du ventre et sa chaleur s’intensifiait et se ramifiait dans chaque muscle, chaque pore de ma peau, chaque fibre de mon être. Puis le tipi, le feu, les gens, tout autour de moi devenait flou, fluide; s’entremêlait et se confondait. Tout disparaissait, se transformait.
Lointains, les tambours tonnaient, accéléraient encore. Les coups de plus en plus rapide enflammaient mes sens. Je flottais hors de moi. Soudain libre. Immatérielle. Éthérique.
Un éclair, un vertige, le sifflement du vent à mes oreilles. L’océan...
Plus rien n’existait … qu’une image devant mes yeux. Lumineuse. Une image merveilleuse, émouvante: ton visage. Ton ravissant, ton adorable visage…
J’existais dans tes larmes. Je roulais sur ta joue. Je coulais. Je devenais rivière, puis torrent.
Tout ton corps palpitait, résonnait en harmonie à chaque battement de mon cœur.
Mon coeur-tambour.
Mon coeur de peau-rouge … rouge.
J’étais le sang qui battait à tes tempes. Je courais dans tes veines. J’étais l’air que tu respirais. J’étais la rosée qui perlait à ton front.
Sauvage, j’étais la fièvre, le désir. Nos esprits s’unissaient, fusionnaient. Unes et multiples, j'étais toi et tu étais moi.
J'étais la vague qui te submergeait, cambrait tes reins. J’étais le plaisir, les frissons sur ta peau.
J'étais l’explosion. La flamme... rouge.
Nous étions l'Air et la Terre, l'Eau et le Feu. Nous étions Tout.
Transcendant l'espace et le temps ...
Infinies, immortelles...
Les tambours s’étaient tus. Plusieurs heures s’étaient écoulées. Le silence à présent n’était plus habité que par les respirations saccadées de ceux qui revenaient du Voyage.
Lentement, je reprenais conscience. Mes vêtements étaient trempés. Mes cheveux collaient à mon front malgré le froid glacial. J’avais le souffle court et je tremblais de tout mon corps. J’avais la gorge sèche et douloureuse. Je crois que je pleurais.
J'entendais une voix, lointaine. C'était la mienne. Inconsciemment, je continuais toujours de répéter ton nom…





